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Evaluation TiphN

Chronique nocturne


Au moment même où je me demandais comment j'allais réussir à franchir les dix mètres qui me séparaient de la porte des toilettes, un flot perçant de mots atteignit mes oreilles :
« Charlotte, tu viens ? Julie vient de se faire offrir du champagne à la table du fond. »
Je fournis alors un effort inconsidéré pour relever la tête. C'est Chloé, ma colocataire. Chloé qui, malgré toute l'attention qu'elle tente de me porter, semble bien plus intéressée par le beau brun qui la reluque depuis le bar que pas ma cause désespérée. Chloé qui, avec la complicité de Julie, n'a rien trouvé de mieux que de me traîner ici ce soir. J'ai chaud, le « boum-boum » des baffles me monte à la tête, et j'ai une terrible envie d'engloutir le pot Häagen-Dazs qui m'attend à l'appart. A la place de quoi me voilà coincée sur une banquette dont le velours me gratte les jambes, entre deux minets parisiens dégoulinants de sueur, dont les poches sont pleines de capotes. Mais comme je suis une fille bien élevée, et que je suis dans l'un des endroits les plus « branchés » de la capitale, j'arbore mon plus beau sourire, et lâche :
« Si tu me promets de ne pas me coller le premier lourdingue qui passe, j'arrive. »
J'apprends alors que je n'ai pas à m'en faire, d'après elle. A la table, il n'y a qu'Alex, le frère de Julie (que je n'ai, soit dit en passant, encore jamais eu à supporter), et quelques copains à lui, très sympas paraît-il... Super. Je crains le pire.

Mon nom est Charlotte. Charlotte Chaffrey., Chacha pour les intimes. A dix-huit ans, je peux me targuer d'avoir intégré depuis plusieurs mois la grande famille de Sciences Po. Un petit duplex parisien en prime que je partage avec ces deux hystériques, avec une vue absolument incroyable sur la fenêtre du voisin exhibitionniste. Une famille aimante, un avenir prometteur, un cadre de vie privilégié... Et un récent statut de célibataire, dont je n'arrive pas à me faire.
Depuis trois ans, je vivais la parfaite romance avec le plus parfait des garçons dans une parfaite harmonie. Sauf que Bastien est parti faire ses études à Lille, afin de devenir le plus grand architecte de tous les temps. Rien que ça ! J'ai toujours su qu'il était prétentieux. Ce que je ne savais pas, c'est qu'on pouvait être aussi rustre ! Depuis plusieurs mois, nous vivions donc notre incroyable idylle à distance. Mais Monsieur a changé, Monsieur s'est fait de nouveaux Amis, Monsieur a de l'ambition comprends-tu... Et ce soir... Ce soir, 20h12, au milieu du repas, je reçois un SMS : « Ns 2 C fini ». En plus d'être devenu le plus grand des cons, il est visiblement devenu analphabète. Ce n'est pas tant le fond que la forme qui fit tomber ma fourchette dans mon plat de spaghetti bolo, éclaboussant au passage le chemisier blanc que je venais de m'offrir.
Me voilà donc célibataire. Ca nous pendait au nez. De toute façon, je me répète, ce mec est un con. Un con, peut-être, mais avec qui j'ai partagé les trois plus belles années de ma vie. Avec qui je me voyais faire des projets d'avenir. Celui auquel j'étais attachée. Le con me manque. Terriblement...

« Eh, tu nous as oublié ou quoi ? »
Ah, cette fois-ci, Chloé a envoyé Julie, et c'est à son tour de me hurler dans les oreilles à un niveau sonore suffisamment élevé pour dépasser celui de la musique barbare qu'ils passent ici. Miracle, j'arrive encore à mettre un pied devant l'autre, je marche ! Je me traîne tant bien que mal à la dite table, avec autant d'envie que mon petit frère devant ses exos de maths. Aller, un effort ma belle ! Prodigieux exploit, me voilà enfin devant ce coin noir de monde encore plus bruyant que le précédent. Encore dix secondes, et promis je parviens à lever la tête et lancer un « salut » général.

Aïe. Un ahuri me bouscule et me sort de ma léthargie. Alors que je m'apprête à lui débiter toutes les insanités du monde, je reste en suspens devant ces deux grands yeux verts qui m'observent d'un air adorablement désolé. Mince alors, c'est qui lui ?!
« Charlotte, j'te présente Alexandre, le fameux frère que j'aurais dû renier dès ma naissance ! »
Et l'autre me décoche un sourire à m'en faire oublier l'haleine hyper-alcolisée de son voisin immédiat. Une main d'origine inconnue me tire en arrière et je me retrouve affalée sur le fauteuil le plus proche, telle une baleine échouée. Les yeux rivés sur sa gueule d'ange, je tente de retrouver un semblant de dignité en articulant enfin trois mots pour lui proposer de s'asseoir. Ce à quoi l'autre me répond que je suis assise à sa place. Forcément. Une fois installés, il se penche vers moi pour me parler. Il me faut fournir un effort de concentration conséquent pour déchiffrer ses dires alors que le « boum-boum » qui résonne dans ma poitrine a largement dépassé celui de la musique. Ma torpeur s'est désormais transformée en un état d'excitation poussé. Plus les minutes s'égrainent, plus je me demande qui est cet OVNI en ma compagnie. Notre conversation des plus banales prend à mes yeux des allures de révélation : il est fait pour moi. Je ne sais pas pourquoi, ni comment il fait, mais chacun de ses mots me transporte. Chaque fois que son regard se tourne vers moi, il me vient une irrésistible envie de le prendre dans mes bras, probablement trop petits pour entourer son imposante carrure.

Je sais : à coup sûr, quelqu'un a versé de la drogue dans mon verre de grenadine. Ou alors je rêve. C'est ça ! Je suis restée toute seule sur ma banquette en velours bordeaux délavé à surveiller les toilettes, et j'ai fini par m'endormir. Il n'y a que ça. Parce que connaissant l'échec cuisant de la relation entre mes deux parents, après leur « incroyable coup de foudre », deux ans avant leur séparation définitive, ce n'est pas à moi qu'on la fera ! Il est clair que j'ai appris très jeune que les apparences sont souvent trompeuses. La preuve en est ce soir avec B. On ne m'embobinera pas avec ce leurre, ce coup de foudre n'est que la carotte qui fait avancer le troupeau du commun des mortels. S'ils savaient ce qui les attend, tous...

Un indéfinissable sentiment de bien-être. J'ouvre les yeux, et son visage me fait face. J'aime ses yeux dans mes yeux, ce silence d'amoureux au milieu du brouhaha. J'ai le paradis dans le c½ur, et ses lèvres sur les miennes. C'est lui.
« Eh tout le monde, il se fait tard, on rentre ? »
Oui, c'est lui. C'est vrai Chloé, il est tard, et demain est un autre jour. Et tant qu'il sera là, j'y croirai, à ce foutu coup de foudre.



Notes :
Lucile : 16.5/20
J'ai beaucoup aimé ton histoire, je me suis laissée emportée.
Un peu décue par le terme "ovni", j'ai trouvé que cela gachait la beauté de l'histoire.
Mais félicitation, j'ai adoré !

Digi: 20, rien à dire. ^^ (P.S: Même si je ne note que l'ortographe, ton texte m'a beaucoup plu, je crois que c'est celui que je préfère!)

Gros Minet:: 16/20 Le style est simple, je me suis laissé emporter par l'histoire. Seul bémol: le ton parfois trop familier dégagé par certains termes.
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# Posté le mercredi 01 octobre 2008 09:55

Modifié le lundi 03 novembre 2008 18:59

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