J'ai tout simplement adoré ton devoir ! Il est triste du début à la fin et tu as un bvéritable style qui se dégage dans chacun de tes devoirs... Si j'avais pu je t'aurais mis 20 mais tout le monde sait que la perfection n'existe pas même si ton texte s'en approche !
Gros Minet: 19.5/20
Epoustouflant, magnifique....les mots me manquent pour décrire ce que j'ai ressenti à la lecture de ce texte. J'en ai pleuré. Bravo!
Comme dit Mister D, la perfection n'existe pas, mais là franchement, on en est pas loin!
Juste pour l'orthographe: "exaucer" et non pas "exhausser."
Jam83: 19.5/20
que dire de plus que les autres membres du jury !!! j'ai dévorée ton devoir avec beaucoup d'émotions ..... Félicitations
Moyenne: 19.33/20
LES MONSTRES NE PLEURENT JAMAIS.
Depuis la fenêtre de la chambre où j'ai grandi, je regarde la pluie s'abattre dans l'obscurité. Papa est encore dans son atelier, à travailler sans relâche sur ses nouvelles créations. En ce moment, c'est une commande de six chaises de style victorien qui l'accapare plus que moi. Je ne rentre pourtant que très peu à la maison depuis que je suis partie réaliser mes études à Paris. A-t-il oublié que j'étais là, que j'existais encore ?
Je me détourne de la fenêtre. Il fait sombre, la maison est vide. Même mon bon vieux chat Mistigri en est absent. A moins qu'il ne se soit caché dans une de ses improbables planques. Allez, après tout je n'ai que ça à faire de jouer à cache-cache avec lui. Je pensais avoir passé l'age, mais qu'importe, je décide de partir à sa recherche.
« Misti ! Mistiii ! ». Non, il n'est pas sous le lit. Ni derrière mon bureau. « Mistiii ! ». Je quitte ma chambre, me dirige vers celle de mon père. Le lit est défait. Ses chaussettes traînent par terre. Son panier de linge sale déborde. J'ai un pincement au c½ur en assistant à ce spectacle. Lui qui était si ordonné auparavant. Le départ de maman l'a changé. Parfois, je ne le reconnais pas.
« Mistiii ! ». J'arpente le couloir. M'arrête devant une porte fermée. Non, Mistigri ne peut pas être là. Cela fait dix ans que cette porte est close. Dix ans, et pourtant je me souviens encore du jour où maman l'a fermé à double tour, avant de quitter définitivement la maison. J'avais 12 ans. Je venais de perdre mon frère.
Immédiatement je tente d'évacuer cette pensée de ma tête. Je m'énerve. « Mistigri ! ». Maudit chat. Il ne serait certainement pas dans la salle de bain, il déteste l'eau depuis qu'Antoine lui a renversé par mégarde un seau complet sur la tête. Comme on avait ri ce jour là !
Pas de chat dans la cuisine. Pas plus de trace du félin dans le salon. Allons donc, il est peut être caché sous un coussin du canapé. Je les soulève, un par un. En reposant le dernier, je repense à nos batailles de polochons. Il était grand et parfois ne mesurait pas sa force. Un jour il m'a fait drôlement mal en me tapant avec son oreiller. Je souris, et m'assois. La nostalgie envahit peu à peu mon corps et mon esprit. Ici, on regardait la télévision. Il aimait les mangas. Parfois le soir, quand il regardait des séries pour ado et que papa et maman me croyaient au fond de mon lit, je me cachais derrière un canapé, et regardais ces futilités avec lui. Il ne le savait pas.
Il ne savait pas non plus comme j'étais fière de lui. Il était mon modèle. Mon amoureux. C'était mon grand frère, tout simplement. Qu'est-ce qu'il me manque. Comment serait la vie s'il était encore là ? Papa et maman seraient-ils toujours ensemble, aurions nous été une famille unie ? Aurait-il été fier de moi, sa « petiote » comme il m'appelait...
Comment serait la vie si je n'avais pas été égoïste ce jour là ?
« Mistigri ! Mistiii ! ». Je quitte le salon et me dirige vers le bureau de mon père. La porte est lourde. Une fois ouverte, elle me révèle toute la misère de cette pièce, et celle de la vie de mon père, aussi. Les croquis jonchent le sol. Le bureau croule sous les papiers. Depuis quand n'a-t-il rien rangé ? Pourquoi se laisse t-il aller ? Et moi, si j'avais fait pareil ? Si je n'avais pas fait la cuisine pour nous deux, tous les soirs ? Si je ne l'avais pas réveillé chaque matin avant de partir à l'école ?
Mais comment serait la vie si je n'avais pas été égoïste ce jour là...
Cette pensée m'obsède. J'essaie toujours d'en vider mon esprit. Je veux qu'elle sorte de ma tête. Et pourtant. Ces papiers, ce père enfermé dans son atelier, ce fourbi dans cette maison. C'est moi. C'est ma faute. J'ai bien essayé de tout faire oublier en étant une petite fille modèle, tant à l'école qu'à la maison. J'ai bien essayé de rattraper le coche en faisant de belles études. Mais rien n'y fait. Je ne peux pas réparer mon erreur.
Comment aurait été la vie, sans moi...
Antoine serait là ! Papa et maman s'aimeraient encore ! Et ce fouttu chat, je jurerais qu'il serait sur le canapé à ronronner ! La maison serait animée. La vie aurait été belle pour eux.
Alors que je m'oublie peu à peu en m'abandonnant à ces pensées, une tornade grise surgit dans la pièce, saute sur le bureau, glisse sur les papiers, les fait tous tomber sur son passage, et s'enfuit. Je sors de ma torpeur. « Mistigri, tu n'es qu'un monstre » dis-je à haute voix. Je criais presque. Mais le monstre, c'est moi.
Je m'assieds sur la chaise en bois de papa. Et j'y repense. Dix ans ont passé, mais je n'ai rien oublié. Ce jour là, j'ai joué l'enfant gâtée, prétextant que si l'on offrait une voiture à Antoine, on pouvait bien m'offrir un poney ! Devant le refus catégorique de mes parents, j'ai maudit mon frère. Lui ai souhaité tout le mal possible. Et mes pensées ont été exhaussées.
Pourquoi est-ce que je suis encore là, moi ? Cent fois j'ai demandé à ce qu'on m'enlève la vie, qu'on la rende à mon frère. Mais jamais on ne m'a écouté. C'était ma punition : vivre chaque jour avec la mort d'Antoine sur la conscience.
Les larmes ne viennent même pas. Elles se sont taries. Les monstres ne pleurent jamais.
Je décide de ranger le bazar provoqué par Mistigri, même si en y pensant bien, quelques papiers de plus par terre ne changeraient pas l'état général de la pièce. Au milieu des courriers administratifs de papa, des cartes postales de ses amis artistes, des factures et des croquis, une lettre m'interpelle. L'enveloppe est défraîchie. Aucun nom n'y est indiqué. Je ne sais si elle a déjà été décachetée car elle semble n'avoir jamais été fermée. Je sors la feuille jaunie.
« A vous trois, ces quelques mots pour vous dire comme je vous aime et comme vous allez me manquer. Tout est de ma faute. Je vous embrasse ».
Je la relis. Une nouvelle fois. Encore et encore.
Alors soudainement, tout se bouscule dans ma tête. L'accident de voiture. La dispute de mes parents. La déchéance de papa. Et toutes ces vies gâchées...
Et je comprends.
L'accident était une mascarade. Maman pensait pouvoir me le dire. Mais à 12 ans, peut-on comprendre que son grand frère chéri ait eu envie de mourir ? Est-ce qu'on sait au moins ce que c'est que le suicide ? Est-ce qu'on comprend ce mot, la portée de cet acte quand on est si jeune, si naïf ?
Papa a voulu me protéger. Il ne m'a rien dit. Et maman est partie. Aujourd'hui j'ai 22 ans. Ma famille est morte. J'ai mal de me dire que pendant dix ans on m'a caché cette horreur. J'en veux au monde entier. A ma mère. A mon père. A mon frère aussi.
Je range doucement la lettre dans son enveloppe. Tire un tiroir et la glisse dedans. Fébrilement je quitte ma chaise. Doucement je descends vers l'atelier de papa. J'ai mal. J'ai peur. Il est là. Il me voit. Me devine. Je le prends dans mes bras. Et enfin, je pleure...
